Sous la revolution p4                                        

06-déc.-2011

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SITUATION DES TROUPES SUISSES EN FRANCE

JUSQU'AU 10 AOUT 1792


Au milieu de la rapide décomposition de l'armée royale, quelques corps résistaient à l'emprise des mots et gardaient leur sang-froid. C'étaient les douze régiments suisses de France. Le régiment des Gardes-Suisses devenu par la désertion


Etienne-Charles de Lays-de Villardin
Capitaine au regiment des Gardes-Suisses
de France, 1792. Colonel et aide de camp
du comte d'Artois
Photo de Jongh, Lausanne

 

des Gardes françaises, le plus ancien régiment du roi, fut mis à  une rude épreuve. Placé à Paris au foyer de l'anarchie, il échappa à la contagion révolutionnaire grâce à la fermeté des officiers, à é'autorité des sous-officiers, au bon sens des soldats, à la discipline et à la hauts idée que tous avaient de leur devoir.

Il y eut cependant, de 1789 à 1791, quelques défaillances provoquées par la propa­gande frénétique et perfide du Club Helvétique de Paris, compose d'individus proscrits par les cantons pour menées révolutionnaires. La fer­meté du major Bachmann, des capitaines de Loys et d' Erlach, le prestige et l'influence personnelle des officiers et des sergents firent échouer les sombres projeta des «patriotes». Ceux-ci tentaient sur­tout de prouver aux soldats que la caisse du régiment leur appartenait et que s'en emparer était un droit légitime. Ils inondèrent les casernes de proclamations, de brochures, d'adresses, d'attaques personnelles contre les officiers qu'on cherchait à rendre suspects à leurs hommes. Dans la séance du 23 septembre 1790, les orateurs du club ne parlèrent que de « potence et de lanterne et jurèrent de faire
 

exterminer les officiers supérieurs des Gardes-Suisses ». Le sinistre Marat honorait les réunions de sa présence, au no 19 de la rue du Sépulcre. Ces violences manquèrent leur but; elles répugnaient à l'honnêteté, à la conscience des soldats. Ils expulsèrent les agents « helvétiques» qui s'introduisaient dans les casernes et brûlèrent leurs papiers de propagande dans les cours. Le club comprit que la partie était perdue. Débarrassé de quelques mauvais sujets, le régiment marcha désormais sans faiblesse vers son destin. Il joua à Paris, un rôle d'apaise­ment en maintenant l'ordre et la sécurité autant que les circonstances le permettaient. Cette conduite ferme et loyale lui assura la reconnaissance de la population. Le 6 mai 1790, le maire de Paris, Bailly, écrivait au colonel d' Affry : « La ville de Paris, monsieur le comte, connaissant par­faitement l'attachement inaltérable du régiment que vous commandez, n'oubliera jamais que c'est à la fidélité des Suisses que, dans les
 


Soldat du régiment
Gardes-Suisses, compagnie générale

Aquarelle de Job. Collection Pelet

moments où l'insurrection pouvait être à craindre, la défense du Trésor public a été confiée; que c'est en grande partie à leur courage que Paris à dû la conservation de ses subsistances dans ses temps où la famine était, pour ainsi dire à ses portes...»
        Le régiment des Gardes-Suisses sa composait d'un état­-major et de quatre bataillons (chacun quatre compagnies dont une de grenadiers) et d'une compagnie d'artillerie à huit canons, au total 2416 hommes, gens de haute taille et de bonne réputation. Les fusiliers devaient mesurer au minimum 5 pieds 8 pouces (1 m. 75) et les grenadiers 6 pieds (1 m. 84). Les recrues fournissaient une attestation d'honorabilité signée des autorit6s de leur commune ou bailliage, ou de leurs supérieurs militaires, s'ils venaient d'un autre régiment suisse de France. La 2ème compagnie du 1er bataillon, la « générale », ainsi nommée parce que le colonel-général des Suisses et Grisons en était le chef honoraire, était elle-même «l'élite de l'élite». Elle se recrutait dans l'ensemble des régiments suisses, y compris les gardes, à raison d'un homme à fournir par compagnie, la taille prescrite était de 6 pieds; cette compagnie comptait de véritables géants dont beaucoup atteignaient et dépas­saient deux mètres. Chaque printemps, on voyait arriver à Paris, de tous les régi­ments rouges du royaume, des gars de belle taille, candidats à la «générale ». Ils échangeaient leurs parements noirs, jonquilles, verts, bleus ou blancs contre les  « agréments blancs en losange » de l'uniforme envié des Gardes. Puis, le sergent-major leur apprenait à se coiffer « en tresses ». Dans les compagnies de fusiliers, on portait les cheveux noués en bourse, et poudrés de blanc.

La dernière revue avant le 10 août 1792 eut lieu le 3 mai 1791, dans la plaine des Sablons. A cette date, le régiment comptait encore plus de 2000 hommes.
 

 
En 1792, l'effectif était réduit à 1500 hommes. Depuis deux ans, le régiment ne recevait plus de recrues à cause de l'insécurité du royaume. Le roi, par une coupable faiblesse, pour ne pas indisposer l'Assemblée, accordait des congés en grand nombre. Il obligea même le comte d'Affry à livrer ses huit canons et ses réserves de munitions à la garde nationale. Louis XVI, dans son amour aveugle de la paix, se laissait enlever un à un ses derniers moyens de défense. Il ne s'opposa que mollement au projet d'envoyer les Gardes-Suisses à la frontière; mais les officiers veil­laient, d'Affry remit au roi, en leur nom, une adresse inspirée par de nobles sentiments:


Louis-Augustin d'Affry, de Fribourg
Major aux Gardes-Suisses

Portrait à M. Henri de Diesbach, Balterswyl (Fribourg)

          « Sire, écrivaient ces hommes que la mort guettait, le zèle et l'attachement de votre régi­ment des Gardes-Suisses pour votre personne et votre famille sont connus de Votre Majesté. Le régiment plein d'une confiance respectueuse en la bonté et la justice de Votre Majesté, réclame comme un honneur particulier dans ces temps de troubles, le privilège de continuer à protéger Votre Majesté et la famille royale et de garder les lieux que vous habitez. Le régiment compte sur la justice et la bonté de Votre Majesté dont il s'est toujours efforce de se rendre digne et s'appuie sur le règlement de 1763, confirme par l'article 4 de la Capitulation de 1764, pour réclamer le droit de rester auprès de Votre Majesté. »
        Le roi admit cette requête. Les Suisses restèrent à leur poste. Le sous-lieutenant Fores­tier exprimait la pensée de ses camarades en disant: « II y a plus de danger à rester à Paris, donc je dois désirer d'y rester.» Ce roi sans autorité, indécis, dévore de scrupules, avait horreur de la manière forte. Il ne voulait pas que le sang français coulât

pour sa cause: « Tous les Français sont ses enfants. A Dieu ne plaise qu'un seul homme périsse jamais pour ma que­relle », répondait-il a ceux qui l'exhor­taient à résister. Ce fut la raison de tous ses malheurs. Ses concessions, ses recu­lades, sa générosité, sa sensibilité le per­dirent. Ses ennemis répondirent à sa mansuétude par d'effroyables tueries et par son supplice.

Malheureusement, le général d' Affry ne montrait pas l'énergie nécessaire pour donner une situation chaque jour plus critique. Son grand âge, près de quatre-vingt ans, en affaiblissant chez lui la résistance physique avait émoussé le sens de la responsabilité. Il cédait sans résistance, préoccupé surtout d'éviter les conflits. Après la tentative de fuite du roi et son retour de Varennes, les Jaco­bins accusèrent les Suisses d'avoir favo­risé cette aventure; d' Affry se rendit en hâte à l' Assemblée pour se disculper et protester qu'il n'obéirait qu'a ses ordres.
    
     
II avait cependant donné des preuves nombreuses de valeur, de vigilance et d'expérience, au cours d'une longue et honorable carrière. Capitaine à vingt ans, aux Gardes-Suisses, aide de camp de son père, le lieutenant-­général François d'Affry, tué en 1734 à Guastalla, ses brillants étatsde
 


Le marquis de Maillardoz, de Fribourg
Lieutenant-colonel du régiment des Gardes-Suisses
Lieutenant-général des armées du roi
massacré le 2 septembre 1792

service pendant les campagnes de 1745 à 1748 lui méritèrent le brevet de maréchal de camp. En 1755, Louis XV lui confia une mission impor­tante aux Provinces-Unies et le nomma ambassadeur de France à La Haye; il resta dix ans dans ce poste, conduisit ensuite une division comme lieutenant-général, en 1762, à l'armée de Hesse, prit, en 1767, le comman­dement des Gardes-Suisses et la charge d'administrateur des régiments suisses. II était Grand-Croix de Saint-Louis.

Le lieutenant-colonel, marquis de Maillardoz de Fribourg, exerçait en réalité le commandement du régi­ment. II avait fait ses premières armes avec celui de la Cour au Chantre avant de passer dans les Gardes. II se conduisit avec autant de décision que d'intelligence pendant les campagnes de Flandre et la guerre de Sept ans. Son brevet de lieutenant-général datait du 1er janvier 1784. Mais l'animateur du régiment, son conducteur spirituel, son véritable chef avant l'épreuve du 10 août, a été incontestablement le major Bachmann. Charles-Leodegar Bachmann, de Naefels (Glaris), maréchale de camp, commandeur de Saint-Louis, exerçait un ascendant moral extraordinaire sur ses subordonnes. Par l'affection qu'il portait au soldat, par la compréhension de ses besoins et par son sens psychologique, qualités qui n' excluaient pas la plus juste sévérité, Bachmann eut une influence décisive sur l'esprit du régiment. Il était entré au service de France, en 1749, dans une des compagnies de son père, maréchal de camp et lieutenant-colonel des Gardes-Suisses; il acquit à la guerre de Sept ans la réputation d'un officier général remarquablement doué. Voici le portrait qu'un de ses officiers, le sous-lieutenant Pfyffer-d'Altishofen nous trace de lui: « Remarquable, même entre les plus braves, par son sang-froid dans le danger, bon sans faiblesse, loyal et simple comme un ancien chevalier, militaire instruit, véritable ami de son pays, religieux observateur de tous ses devoirs, sévère par principe pour le maintien de la discipline, père de ses soldats, usant avec eux de cette popularité noble qui ajoute à l'amour sans altérer le respect, tel était le baron de Bachmann. II unissait à ces qualités une taille imposante, une figure mâle et noble et une contenance martiale; en sorte que, sous le double rapport des avantages physiques et du caractère, on pouvait le considérer comme le modèle des guerriers de notre nation.» II fut guillotiné le 3 septembre. Nous assisterons plus loin à sa mort qui fut digne de sa vie.

Tandis qu'à Paris, le régiment des Gardes, enchaîné au trône, se savait maintenant seul au milieu de la tempête révolutionnaire qui l'enserrait de toutes parts, les onze autres, dispersés dans toute la France, assistaient impassibles, presque indifférents, aux luttes des partis, aux violences, aux révoltes qui mettaient en effervescence les garnisons de province. « Seuls dans la défection de tous, les Suisses opposaient leur discipline au désordre. >> (J. d'Orliac.) C'est ainsi qu'ils s'attirèrent la méfiance et la hainedes clubs. Leurs officiers étaient journellement insultes par des lâches qui se dérobaient ensuite à toute réparation par les armes. A une époque où l'état de révolte était l'état normal, la position des troupes suisses en France était pleine de dangers. La ferme attitude du régiment de Salis-Samaden à Rouen, de Castella à Saarlouis, de Vigier à Strasbourg, de Diesbach à Lille, de Muralt à Grenoble, de Reinach à Arras, découragea les Jacobins. Sans se laisser gagner par l'esprit d'insubordination, ces troupes s'employèrent à maintenir 1'ordre et le respect de la loi, à protéger les citoyens paisibles, à empêcher l'effusion du sang. A Cambrai, la conduite pleine de sagesse du régiment valaisan de Courten lui valut 1'affection des habitants et les éloges de l'Assemblée. En Corse, la population fit une pétition pour conserver les Grisons de Salis-Marschlins. Le 6 août 1790, la municipalité de Lyon suppliait le ministre de la guerre de ne pas déplacer le régiment lucernois de Sonnenberg, sans lequel il était impossible « de rétablir d'une manière stable la sûreté, l'ordre et la tranquillité ». « La conduite sage, généreuse et recommandable, poursuivait la supplique, qu'a tenue, ici, ce régiment depuis qu'il est établi, et surtout dans les temps de trouble et d'insurrection, la connaissance parfaite qu'il a acquise de l'esprit du peuple, la modération, la prudence et le zèle avec lequel les officiers de ce régiment ont toujours satisfait aux réquisitions de la municipalité, ont concouru à rendre son service précieux pour cette ville; les circonstances le rendent indispensable et il ne saurait être suppléé par aucune autre troupe. » La solidité de principes des Suisses et leur discipline passaient alors pour des préjuges aristocratiques qui les désignaient aux fureurs des fauteurs de troubles.
 

On eut cependant à déplorer une grave mutinerie, connue sous le nom de révolte de Châteauvieux. Ce fut le seul cas d'un corps suisse qui ternit l'honneur de son drapeau. Au mois d'août 1790, des désordres se produisirent Nancy dont la garnison se composait des régiments du Roi, de Mestre-de-Camp cavalerie et de Châteauvieux­Suisse. Ce régiment (ancien d'Aubonne) était arrivé de Corse en 1784. Trois cents hommes de Châteauvieux, presque tous Suisses romands, prenant exemple sur leurs camarades français des deux autres corps, s'emparèrent de la caisse du régiment, contenant 150’000 écus et ouvrirent les portes des cachots. Deux meneurs, Emery et Delisle, traduits devant    le conseil de guerre furent arraches des mains de la maréchaussée et portés en triomphe dans la ville. Le lieutenant-colonel Merian, de Bâle, qui en chef conscient de ses devoirs n'était pas disposé à céder, se vit contraint, le sabre sur la gorge, de donner à chacun de ces misérables six louis de dédommagement. Le major de Salis et le capitaine Iselin échappèrent à grand'peine à la mort. Les autres officiers furent enfermés dans la caserne et on leur réclama 36'000 livres pour prix de leur liberté.
 

Pages 592-593-596-596-597-598-599  du livre "Honneur et fidélité"


 

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Cette page a été mis à jour le 29-oct.-2005