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SITUATION DES TROUPES SUISSES EN FRANCE
JUSQU'AU 10 AOUT 1792
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Au milieu de la rapide décomposition de l'armée royale, quelques
corps résistaient à l'emprise des mots et gardaient leur sang-froid.
C'étaient les douze régiments suisses de France. Le régiment des
Gardes-Suisses devenu par la désertion |
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Etienne-Charles de Lays-de Villardin
Capitaine au regiment des Gardes-Suisses
de France, 1792. Colonel et aide de camp
du comte d'Artois
Photo de Jongh, Lausanne
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des Gardes françaises, le plus ancien régiment du roi, fut mis à une
rude épreuve. Placé à Paris au foyer de l'anarchie, il échappa à la
contagion révolutionnaire grâce à la fermeté des officiers, à é'autorité
des sous-officiers, au bon sens des soldats, à la discipline et à la
hauts idée que tous avaient de leur devoir.
Il y eut cependant, de 1789 à 1791, quelques défaillances provoquées par
la propagande frénétique et perfide du Club Helvétique de Paris,
compose d'individus proscrits par les cantons pour menées
révolutionnaires. La fermeté du major Bachmann, des capitaines
de Loys et d' Erlach, le prestige et l'influence
personnelle des officiers et des sergents firent échouer les sombres
projeta des «patriotes». Ceux-ci tentaient surtout de prouver
aux soldats que la caisse du régiment leur appartenait et que s'en
emparer était un droit légitime. Ils inondèrent les casernes de
proclamations, de brochures, d'adresses, d'attaques personnelles contre
les officiers qu'on cherchait à rendre suspects à leurs hommes. Dans la
séance du 23 septembre 1790, les orateurs du club ne parlèrent que de
« potence et de lanterne et jurèrent de faire
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exterminer les officiers supérieurs des Gardes-Suisses ». Le sinistre
Marat honorait les réunions de sa présence, au no 19 de la rue du
Sépulcre. Ces violences manquèrent leur but; elles répugnaient à
l'honnêteté, à la conscience des soldats. Ils expulsèrent les agents
« helvétiques» qui s'introduisaient dans les casernes et brûlèrent leurs
papiers de propagande dans les cours. Le club comprit que la partie
était perdue. Débarrassé de quelques mauvais sujets, le régiment marcha
désormais sans faiblesse vers son destin. Il joua à Paris, un rôle
d'apaisement en maintenant l'ordre et la sécurité autant que les
circonstances le permettaient. Cette conduite ferme et loyale lui assura
la reconnaissance de la population. Le 6 mai 1790, le maire de Paris,
Bailly, écrivait au colonel d' Affry : « La ville de Paris, monsieur le
comte, connaissant parfaitement l'attachement inaltérable du régiment
que vous commandez, n'oubliera jamais que c'est à la fidélité des
Suisses que, dans les
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Soldat du régiment
Gardes-Suisses, compagnie générale
Aquarelle de Job. Collection Pelet |
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moments où l'insurrection pouvait être à craindre, la
défense du Trésor public a été confiée; que c'est en grande partie à
leur courage que Paris à dû la conservation de ses subsistances dans ses
temps où la famine était, pour ainsi dire à ses portes...»
Le régiment des Gardes-Suisses sa
composait d'un état-major et de quatre bataillons (chacun quatre
compagnies dont une de grenadiers) et d'une compagnie d'artillerie à
huit canons, au total 2416 hommes,
gens de haute taille et de bonne réputation. Les fusiliers devaient
mesurer au minimum 5 pieds 8 pouces (1 m. 75) et les grenadiers 6
pieds (1 m. 84). Les recrues fournissaient une attestation
d'honorabilité signée des autorit6s de leur commune ou bailliage, ou de
leurs supérieurs militaires, s'ils venaient d'un autre régiment suisse
de France. La 2ème compagnie du 1er bataillon, la
« générale », ainsi nommée parce que le colonel-général des Suisses et
Grisons en était le chef honoraire, était elle-même «l'élite de
l'élite». Elle se recrutait dans l'ensemble des régiments suisses, y
compris les gardes, à raison d'un homme à fournir par compagnie, la
taille prescrite était de 6 pieds; cette compagnie comptait de
véritables géants dont beaucoup atteignaient et dépassaient deux
mètres. Chaque printemps, on voyait arriver à Paris, de tous les
régiments rouges du royaume, des gars de belle taille, candidats à la
«générale ». Ils échangeaient leurs parements noirs, jonquilles, verts,
bleus ou blancs contre les « agréments blancs en losange » de
l'uniforme envié des Gardes. Puis, le sergent-major leur apprenait à se
coiffer « en tresses ». Dans les compagnies de fusiliers, on portait les
cheveux noués en bourse, et poudrés de blanc.
La dernière revue avant le 10 août 1792 eut lieu le 3 mai 1791, dans la
plaine des Sablons. A cette date, le régiment comptait encore plus de
2000 hommes.
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| En 1792, l'effectif était réduit à 1500 hommes. Depuis deux ans, le
régiment ne recevait plus de recrues à cause de l'insécurité du royaume.
Le roi, par une coupable faiblesse, pour ne pas indisposer l'Assemblée,
accordait des congés en grand nombre. Il obligea même le comte d'Affry à
livrer ses huit canons et ses réserves de munitions à la garde
nationale. Louis XVI, dans son amour aveugle de la paix, se laissait
enlever un à un ses derniers moyens de défense. Il ne s'opposa que
mollement au projet d'envoyer les Gardes-Suisses à la frontière; mais
les officiers veillaient, d'Affry remit au roi, en leur nom, une
adresse inspirée par de nobles sentiments: |
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Louis-Augustin d'Affry, de Fribourg
Major aux Gardes-Suisses
Portrait à M. Henri de Diesbach, Balterswyl (Fribourg) |
« Sire, écrivaient ces hommes que la mort guettait, le zèle et
l'attachement de votre régiment des Gardes-Suisses pour votre personne
et votre famille sont connus de Votre Majesté. Le régiment plein d'une
confiance respectueuse en la bonté et la justice de Votre Majesté,
réclame comme un honneur particulier dans ces temps de troubles, le
privilège de continuer à protéger Votre Majesté et la famille royale et
de garder les lieux que vous habitez. Le régiment compte sur la justice
et la bonté de Votre Majesté dont il s'est toujours efforce de se rendre
digne et s'appuie sur le règlement de 1763, confirme par l'article 4 de
la Capitulation de 1764, pour réclamer le droit de rester auprès de
Votre Majesté. »
Le roi admit cette requête.
Les Suisses restèrent à leur poste. Le sous-lieutenant Forestier
exprimait la pensée de ses camarades en disant: « II y a plus de danger
à rester à Paris, donc je dois désirer d'y rester.» Ce roi sans
autorité, indécis, dévore de scrupules, avait horreur de la manière
forte. Il ne voulait pas que le sang français coulât |
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pour sa cause: « Tous les Français sont ses
enfants. A Dieu ne plaise qu'un seul homme périsse jamais pour ma
querelle », répondait-il a ceux qui l'exhortaient à résister. Ce fut
la raison de tous ses malheurs. Ses concessions, ses reculades, sa
générosité, sa sensibilité le perdirent. Ses ennemis répondirent à sa
mansuétude par d'effroyables tueries et par son supplice.
Malheureusement, le général d' Affry ne
montrait pas l'énergie nécessaire pour donner une situation chaque jour
plus critique. Son grand âge, près de quatre-vingt ans, en affaiblissant
chez lui la résistance physique avait émoussé le sens de la
responsabilité. Il cédait sans résistance, préoccupé surtout d'éviter
les conflits. Après la tentative de fuite du roi et son retour de
Varennes, les Jacobins accusèrent les Suisses d'avoir favorisé cette
aventure; d' Affry se rendit en hâte à l' Assemblée pour se disculper et
protester qu'il n'obéirait qu'a ses ordres.
II avait cependant donné des preuves
nombreuses de valeur, de vigilance et d'expérience, au cours d'une
longue et honorable carrière. Capitaine à vingt ans, aux Gardes-Suisses,
aide de camp de son père, le lieutenant-général François d'Affry, tué
en 1734 à Guastalla, ses brillants étatsde
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Le marquis de Maillardoz, de Fribourg
Lieutenant-colonel du régiment des Gardes-Suisses
Lieutenant-général des armées du roi
massacré le 2 septembre 1792 |
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service pendant les campagnes de 1745 à 1748 lui méritèrent le brevet de
maréchal de camp. En 1755, Louis XV lui confia une mission importante
aux Provinces-Unies et le nomma ambassadeur de France à La Haye; il
resta dix ans dans ce poste, conduisit ensuite une division comme
lieutenant-général, en 1762, à l'armée de Hesse, prit, en 1767, le
commandement des Gardes-Suisses et la charge d'administrateur des
régiments suisses. II était Grand-Croix de Saint-Louis.
Le lieutenant-colonel, marquis de Maillardoz de Fribourg,
exerçait en réalité le commandement du régiment. II avait fait ses
premières armes avec celui de la Cour au Chantre avant de passer dans
les Gardes. II se conduisit avec autant de décision que d'intelligence
pendant les campagnes de Flandre et la guerre de Sept ans. Son brevet de
lieutenant-général datait du 1er janvier 1784. Mais
l'animateur du régiment, son conducteur spirituel, son véritable chef
avant l'épreuve du 10 août, a été incontestablement le major Bachmann.
Charles-Leodegar Bachmann, de Naefels (Glaris), maréchale de
camp, commandeur de Saint-Louis, exerçait un ascendant moral
extraordinaire sur ses subordonnes. Par l'affection qu'il portait au
soldat, par la compréhension de ses besoins et par son sens
psychologique, qualités qui n' excluaient pas la plus juste sévérité,
Bachmann eut une influence décisive sur l'esprit du régiment. Il était
entré au service de France, en 1749, dans une des compagnies de son
père, maréchal de camp et lieutenant-colonel des Gardes-Suisses; il
acquit à la guerre de Sept ans la réputation d'un officier général
remarquablement doué. Voici le portrait qu'un de ses officiers, le
sous-lieutenant Pfyffer-d'Altishofen nous trace de lui: «
Remarquable, même entre les plus braves, par son sang-froid dans le
danger, bon sans faiblesse, loyal et simple comme un ancien chevalier,
militaire instruit, véritable ami de son pays, religieux observateur de
tous ses devoirs, sévère par principe pour le maintien de la discipline,
père de ses soldats, usant avec eux de cette popularité noble qui ajoute
à l'amour sans altérer le respect, tel était le baron de Bachmann. II
unissait à ces qualités une taille imposante, une figure mâle et noble
et une contenance martiale; en sorte que, sous le double rapport des
avantages physiques et du caractère, on pouvait le considérer comme le
modèle des guerriers de notre nation.» II fut guillotiné le 3 septembre.
Nous assisterons plus loin à sa mort qui fut digne de sa vie.
Tandis qu'à Paris, le régiment des Gardes, enchaîné au trône, se savait
maintenant seul au milieu de la tempête révolutionnaire qui l'enserrait
de toutes parts, les onze autres, dispersés dans toute la France,
assistaient impassibles, presque indifférents, aux luttes des partis,
aux violences, aux révoltes qui mettaient en effervescence les garnisons
de province. « Seuls dans la défection de tous, les Suisses opposaient
leur discipline au désordre. >> (J. d'Orliac.) C'est ainsi qu'ils
s'attirèrent la méfiance et la hainedes clubs. Leurs officiers étaient
journellement insultes par des lâches qui se dérobaient ensuite à toute
réparation par les armes. A une époque où l'état de révolte était l'état
normal, la position des troupes suisses en France était pleine de
dangers. La ferme attitude du régiment de Salis-Samaden à Rouen,
de Castella à Saarlouis, de Vigier à Strasbourg, de
Diesbach à Lille, de Muralt à Grenoble, de Reinach à
Arras, découragea les Jacobins. Sans se laisser gagner par l'esprit
d'insubordination, ces troupes s'employèrent à maintenir 1'ordre et le
respect de la loi, à protéger les citoyens paisibles, à empêcher
l'effusion du sang. A Cambrai, la conduite pleine de sagesse du régiment
valaisan de Courten lui valut 1'affection des habitants et les
éloges de l'Assemblée. En Corse, la population fit une pétition pour
conserver les Grisons de Salis-Marschlins. Le 6 août 1790, la
municipalité de Lyon suppliait le ministre de la guerre de ne pas
déplacer le régiment lucernois de Sonnenberg, sans lequel il
était impossible « de rétablir d'une manière stable la sûreté, l'ordre
et la tranquillité ». « La conduite sage, généreuse et recommandable,
poursuivait la supplique, qu'a tenue, ici, ce régiment depuis qu'il est
établi, et surtout dans les temps de trouble et d'insurrection, la
connaissance parfaite qu'il a acquise de l'esprit du peuple, la
modération, la prudence et le zèle avec lequel les officiers de ce
régiment ont toujours satisfait aux réquisitions de la municipalité, ont
concouru à rendre son service précieux pour cette ville; les
circonstances le rendent indispensable et il ne saurait être suppléé par
aucune autre troupe. » La solidité de principes des Suisses et leur
discipline passaient alors pour des préjuges aristocratiques qui les
désignaient aux fureurs des fauteurs de troubles.
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On eut cependant à déplorer une grave mutinerie, connue sous le nom de
révolte de Châteauvieux. Ce fut le seul cas d'un corps suisse qui ternit
l'honneur de son drapeau. Au mois d'août 1790, des désordres se
produisirent Nancy dont la garnison se composait des régiments du Roi,
de Mestre-de-Camp cavalerie et de ChâteauvieuxSuisse. Ce
régiment (ancien d'Aubonne) était arrivé de Corse en 1784. Trois cents
hommes de Châteauvieux, presque tous Suisses romands, prenant exemple
sur leurs camarades français des deux autres corps, s'emparèrent de la
caisse du régiment, contenant 150’000 écus et ouvrirent les portes des
cachots. Deux meneurs, Emery et Delisle, traduits devant le conseil
de guerre furent arraches des mains de la maréchaussée et portés en
triomphe dans la ville. Le lieutenant-colonel Merian, de Bâle,
qui en chef conscient de ses devoirs n'était pas disposé à céder, se vit
contraint, le sabre sur la gorge, de donner à chacun de ces misérables
six louis de dédommagement. Le major de Salis et le capitaine
Iselin échappèrent à grand'peine à la mort. Les autres officiers
furent enfermés dans la caserne et on leur réclama 36'000 livres pour
prix de leur liberté.
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Pages 592-593-596-596-597-598-599 du livre
"Honneur et fidélité" |
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