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Le 13 août, les soldats dépensèrent 27’000 livres dans une fête donnée
aux révoltés des régiments français. Le lieutenant d'Erlach
écrivait au capitaine Vasserot-de Viney, en congé en Suisse: «
Tout est sens dessus dessous dans notre régiment. Les soldats sont les
maîtres, tous les officiers sont gardés à vue ne pouvant sortir de leurs
chambres, et les capitaines courant le risque d'être massacrés. Heureux
si tu n'es pas encore parti de pouvoir t'en prévenir, afin d'éviter de
tomber dans ce guêpier. » (Le château de Viney, Genève,1912).
Le 26, M. de Malseigne, maréchal de camp, envoyé pour réprimer
l'insurrection, ordonna à Châteauvieux de partir pour SaarIouis. Les
soldats refusèrent d'obéir, désarmèrent leurs officiers, emprisonnèrent
Malseigne et s'apprêtèrent a le massacrer. Sur ces entrefaites, le
marquis de Bouille arriva devant Nancy avec les régiments Vigier
et de Castella et des détachements de la garde nationale des
départements voisins. Un combat terrible s'engagea dans les rues et dura
trois heures. La victoire resta aux troupes fidèles. Une grande partie
des revotés de Châteauvieux furent tués ou faits prisonniers. Le
capitaine Jean de Gallatin risqua sa vie pour retenir au quartier
la partie saine de son bataillon.
Quelques jours après, un conseil de guerre assemblé à Nancy sur la place
Stanislas, composé d'officiers des régiments de Castella, Vigier et
Châteauvieux, rendit une sentence aussi prompte que rigoureuse; il
condamna le nommé Soret, de Genève, a être roué, 23 hommes à mort, 41 à
trente ans de galères, 74 furent remis à leurs chefs pour être punis
disciplinairement. Le jugement fut exécuté sur le champ. (Capitaines:
de Gailletin, Peyer, Andermatt, Rossi, Ryhiner, Iselin, Schnyder-de
Wartensee, Perret, Pfyffer-de Wyher, Bourcard, Keebach, Lussy, Barthes.)
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Le marquis Lullin de Châteauvieux
de Genève. Commandant d'un régiment
suisse de son nom en France. Lieutenant-
général, commandeur du Mérite militaire
Gravure d'après un portrait de Mme Munier-Romilly |
Ces mesures implacables firent rentrer Châteauvieux dans le devoir. Les
soldats écrivirent aux officiers pour les prier de reprendre les sommes
extorquées à l'époque de la révolte, ajoutant qu'ils se soumettraient à
toutes espèces de privations et même à une réduction de solde. Ils
déclarèrent qu'ils se croiraient déshonorés, tant que cet argent
injustement acquis resterait entre leurs mains. «L'élite de la nation
française, écrit le général Susane, admira l'impartiale, prompte et
inexorable justice de ces vieux républicains des cantons helvétiques, ne
transigeant ni avec le devoir, ni avec l'honneur. »
Mais l'année suivante, ceux qui étaient au bagne de Brest trouvèrent, au
sein de l'Assemblée nationale, des protecteurs pour les justifier et
les absoudre. L'Assemblée décida qu'on écrirait aux cantons suisses pour
demander la grâce des 41
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soldats condamnés aux galères. Les Cantons refusèrent toute amnistie.
Ils répondirent avec dignité le 26 septembre 1791: « Les crimes dont
les soldats de Châteauvieux se sont rendus coupables sont tellement
graves, ils portent tellement atteinte à la fidélité inviolable avec
laquelle les soldats suisses ont servi jusqu'alors et à la réputation
nationale, leur révolte est si criminelle qu'ils ont dit être condamnés
suivant les lois du pays, les uns à mort, les autres aux galères; cet
exemple a été regardé comme nécessaire, en égard aux circonstances
actuelles pour le maintien de la discipline militaire. »
Cette réponse mécontenta les députés, il fut arrêté qu'on passerait
outre et que les condamnés seraient mis en liberté. Ce décret reçut
immédiatement son exécution, et ces soldats, au nombre de trente-neuf,
après un voyage triomphal arrivèrent à Paris, où l'engouement pour eux
fut
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Jean-Henri Merian, de Bâle 81731-1796)
Lieutenant-colonel du régiment suisse de
Châteauvieux. Chevalier du Mérite militaire.
Portrait à M. W.-S. Merian, Zurich |
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porté jusqu'à la folie. Un comité se forma, sous la présidence de
Tallien, pour leur faire une réception solennelle. Collot d'Herbois fut
l'organisateur de cette manifestation à laquelle participa le «Club
helvétique». Après une discussion orageuse, l’Assemblée décida par 288
voix contre 265, de les admettre aux honneurs de la séance. Collot d'Herbois
fit leur panégyrique, et ils défilèrent dans la salle au bruit des
tambours et aux cris de «Vive la Nation»! avec un cortège nombreux de
citoyens et de citoyennes. Les Suisses portaient le bonnet rouge du
bagne de Brest, et, à l'instant les Jacobins, se souvenant que le bonnet
phrygien était en Grèce et à Rome, une des marques de
l'affranchissement, adoptèrent cette coiffure comme l’emblème de la
Révolution. Elle fut depuis le signe de ralliement des massacreurs qui
déshonorèrent la liberté. |
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La conduite des malheureux égarés de
Châteauvieux souleva une indignation générale en Suisse, En réponse à
l'Assemblée nationale, les gouvernements helvétiques déclarèrent ces
soldats «traîtres à la patrie, infâmes et bannis à perpétuité des
Cantons», M. de Châteauvieux se trouvait en congé, dans sa terre de
Chouilly près de Genève, quand une lettre du général d'Affry lui apprit
l'insurrection de son régiment. Il partit aussitôt pour Nancy. Tout
rentra bientôt dans l'ordre. Les soldats de Châteauvieux ne donnèrent
lieu à aucune plainte dans leur nouvelle garnison de Bitche. Leur
colonel avait été douloureusement affecté par ces événements qui
ternissaient la gloire d'un corps dont la réputation était sans tâche.
En effet, Châteauvieux, autrefois Planta, avait fait ses preuves à la
guerre de Sept ans, à Rossbach, à Crefeld, à Bergen.
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| Le marquis Jacques-Andre
Lullin-de Châteauvieux, maréchal de camp, commandeur de l'ordre du
Mérite militaire, servait depuis quarante-cinq ans avec une belle
vaillance. En son absence le régiment était commandé par le
lieutenant-colonel Merian. A l'âge de quinze ans, il défendit une des
redoutes de Fontenoy, comme enseigne dans Diesbach. A vingt-quatre ans,
il était major, à trente-six ans, brigadier-général. Depuis 1783, le
régiment d'Aubonne portait son nom et les drapeaux avaient pris ses
couleurs: jaune, rouge, noir. Un de ses frères, Antoine, capitaine au
régiment d'Aubonne: avait été tué en 1758, au combat de Sondershausen. |

Le régiment bernois d'Ernst, commandé par le
major Louis de Watteville, menacé par les
révolutionnaires à Aix-en-Provence, 26-et 27 février 1792
Aquarelle originale de la collection Ch.-Félix
Keller, Paris |
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La triste impression produite par la révolte de Nancy s'effaçait peu à
peu, lorsque arriva à Berne la nouvelle d'un pénible incident: le
régiment d'Ernst venait d'être désarmé à Aix-en-Provence. Le
dimanche 26 février 1792, 10’000 fédérés de Marseille et gardes
nationaux. entourèrent la caserne d'Aix. Le major Louis de
Watteville, de Berne, qui commandait le régiment en l'absence du
colonel d'Ernst, en congé en Suisse, malade des fièvres prises en Corse,
fit preuve d'un grand sang-froid et sut empêcher qu'on en vint a se
battre; il donna l'ordre à ses hommes de ne faire aucune résistance, de
livrer leurs armes et de supporter en silence cet affront. Il aurait
désiré périr à la tête de ses soldats, mais se sentant responsable de
leur sort envers le canton de Berne, il ne voulait pas les exposer sans
utilité. Les hommes obéirent, le coeur serré. Les armes furent remises
au général-commandant du département des Bouches-du-Rhône, avec sa
promesse écrite et sur sa parole qu'on les rendrait et qu'ensuite le
régiment partirait pour Toulon. Ainsi fut évite un massacre général et
le pillage de la ville d'Aix, attendu avec impatience par tous les
amateurs de désordres. «Le régiment est en France pour défendre le
royaume, expliqua le major de Watteville à ses braves, et non pas pour
détruire des citoyens,français. »
L'attitude des Suisses frappa le maréchal de camp français Barbantane: «
Je ne connais, dit-il, rien de plus touchant que la résignation
douloureuse avec laquelle cet ordre (de déposer les armes) fut exécuté
par ces mêmes soldats qui auraient voulu décider la question sur le
champ de bataille. Jamais on ne vit un tel exemple de discipline
militaire, de soumission et de confiance dans un chef digne de
l'obtenir. » Vers le soir de ce triste jour, le régiment put enfin
sortir du piège odieux dans lequel on
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l'avait fait tomber. II partit d'Aix sans armes, mais avec ses tambours
et ses drapeaux. Le gouvernement bernois prit alors le parti le plus
sage; il rappela ses soldats en protestant contre « Le sort mortifiant
et le moins mérite» dont était victime «Le plus ancien régiment suisse
au service de la couronne de France, qu'il a servie depuis plus d'un
siècle avec fidélité». Watteville fut nomme colonel, on restitua les
armes enlevées à Aix et le régiment prit le chemin de la Suisse, le 26
mai 1792. A la frontière, près du village de Crassier, le sénateur de
Gingins vint à la rencontre des arrivants. Le régiment d'Ernst entra
à Nyon au bruit de l'artillerie; un bataillon d'élite rendait les
honneurs. Les habitants de la petite ville virent défiler les Bernois
« remarquables par leur belle tenue malgré leurs longues tribulations»
(Mémoires de Roverea). Partout, des rives du Léman au bord de l'Aar,
les populations se pressèrent sur son passage, les autorités le
félicitèrent d'être rentre sans tâche à son drapeau.
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Beat-Rodolphe d'Ernst, de Berne (1722-1818)
Colonel propriétaire du régiment bernois
au service de France, Maréchal de camp
Portrait à M. Franz d'Ernst, Berne |
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Berne le prit à sa solde et l'employa à la garde des frontières du Jura,
jusqu'en 1796, puis il passa au service du roi de Piemont-Sardaigne.
La situation des Suisses en France s'aggravait de jour en jour; les
incidents se multipliaient. La prestation du serment constitutionnel fit
naître de nouvelles difficultés. Au régiment de Reinach, à
Maubeuge, six officiers donnèrent leur démission et se rendirent à
l'armée des Princes: les capitaines d'Andlau, de Reinach, de
Reichenstein, les aides-majors de Reichenstein et baron de
Schoenau, le lieutenant d'Andlau. Maubeuge était un foyer
d'insurrection; les agents de propagande, envoyés par les clubs de
Paris pour débaucher les soldats et les exciter contre leurs officiers,
se heurtaient à l'hostilité des Suisses qui mettaient leur amour propre
à conserver leur vieille fidélité. Les partisans de la Révolution
flairaient d'instinct chez les Suisses des ennemis. Lorsque le régiment
quitta Maubeuge pour Calais, en 1792, la municipalité qui avait fait des
démarches pour les garder, certifia que les Jurassiens emportaient les
regrets des habitants et que leur conduite et leur discipline exacte
leur valaient l'affection et l'estime générales.
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A Saarlouis le régiment de Sonnenberg courut de sérieux dangers.
Son chef Antoine-Theorin de Sonnenberg, de Lucerne, maréchal de
camp, n'était pas homme à se laisser intimider par les menaces des
violents. A Grenoble, il y eut de sanglantes bagarres entre le régiment
zurichois Steiner (ancien de Muralt) et le Royal-Corse, gagné aux
idées nouvelles. A Lille, les officiers de Diesbach, poursuivis
par les cris de « à la lanterne les aristocrates »! devaient dégainer à
chaque instant. A Valenciennes, le régiment du colonel Jean-Antoine
de Courten ne put être entamé. On craignait, du reste, les
Valaisans, prompts à la riposte, chatouilleux sur le point d'honneur,
fermes à toute influence extérieure. II y avait à ce moment 16 officiers
du nom de Courten au régiment. Le parti jacobin travaillait à se
débarrasser de ces troupes dont la fidélité constante entravait ses
projets. II fallait en finir avec ces «mercenaires étrangers à la solde
du tyran ».
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Georges Landwing, de Zoug
Capitaine au régiment
de Sonnenberg
Dessin au crayon
Collection Jenny-Squeder. Ennenda. |
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Pages 600-601-602-603-604 du livre
"Honneur et fidélité" |
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