Sous la revolution p5                                        

06-déc.-2011

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        Le 13 août, les soldats dépensèrent 27’000 livres dans une fête donnée aux révoltés des régiments français. Le lieutenant d'Erlach écrivait au capitaine Vasserot-de Viney, en congé en Suisse: « Tout est sens dessus dessous dans notre régiment. Les soldats sont les maîtres, tous les officiers sont gardés à vue ne pouvant sortir de leurs chambres, et les capitaines courant le risque d'être massacrés. Heureux si tu n'es pas encore parti de pouvoir t'en prévenir, afin d'éviter de tomber dans ce guêpier. » (Le château de Viney, Genève,1912).

Le 26, M. de Malseigne, maréchal de camp, envoyé pour réprimer l'insurrection, ordonna à Châteauvieux de partir pour SaarIouis. Les soldats refusèrent d'obéir, désarmèrent leurs officiers, emprisonnèrent Malseigne et s'apprêtèrent a le massacrer. Sur ces entrefaites, le marquis de Bouille arriva devant Nancy avec les régiments Vigier et de Castella et des détachements de la garde nationale des départements voisins. Un combat terrible s'engagea dans les rues et dura trois heures. La victoire resta aux troupes fidèles. Une grande partie des revotés de Châteauvieux furent tués ou faits prisonniers. Le capitaine Jean de Gallatin risqua sa vie pour retenir au quartier la partie saine de son bataillon.

Quelques jours après, un conseil de guerre assemblé à Nancy sur la place Stanislas, composé d'officiers des régiments de Castella, Vigier et Châteauvieux, rendit une sentence aussi prompte que rigoureuse; il condamna le nommé Soret, de Genève, a être roué, 23 hommes à mort, 41 à trente ans de galères, 74 furent remis à leurs chefs pour être punis disciplinairement. Le jugement fut exécuté sur le champ. (Capitaines: de Gailletin, Peyer, Andermatt, Rossi, Ryhiner, Iselin, Schnyder-de Wartensee, Perret, Pfyffer-de Wyher, Bourcard, Keebach, Lussy, Barthes.)

 


Le marquis Lullin de Châteauvieux
de Genève. Commandant d'un régiment
suisse de son nom en France. Lieutenant-
général, commandeur du Mérite militaire
Gravure d'après un portrait de Mme Munier-Romilly

Ces mesures implacables firent rentrer Châteauvieux dans le devoir. Les soldats écrivi­rent aux officiers pour les prier de reprendre les sommes extorquées à l'époque de la révolte, ajoutant qu'ils se soumettraient à toutes espèces de privations et même à une réduction de solde. Ils déclarèrent qu'ils se croiraient déshonorés, tant que cet argent injustement acquis resterait entre leurs mains. «L'élite de la nation fran­çaise, écrit le général Susane, admira l'im­partiale, prompte et inexorable justice de ces vieux républicains des cantons helvétiques, ne transigeant ni avec le devoir, ni avec l'honneur. »

Mais l'année suivante, ceux qui étaient au bagne de Brest trouvèrent, au sein de l'As­semblée nationale, des protecteurs pour les justi­fier et les absoudre. L'Assemblée décida qu'on écrirait aux cantons suisses pour demander la grâce des 41
 

soldats condamnés aux galères. Les Cantons refusèrent toute amnistie. Ils répon­dirent avec dignité le 26 septembre 1791: « Les crimes dont les soldats de Châteauvieux se sont rendus coupables sont tellement graves, ils por­tent tellement atteinte à la fidélité inviolable avec laquelle les soldats suisses ont servi jus­qu'alors et à la réputation nationale, leur révolte est si criminelle qu'ils ont dit être condamnés suivant les lois du pays, les uns à mort, les autres aux galères; cet exemple a été regardé comme nécessaire, en égard aux circonstances actuelles pour le maintien de la discipline militaire. »

Cette réponse mécontenta les députés, il fut arrêté qu'on passerait outre et que les condamnés seraient mis en liberté. Ce décret reçut immédiatement son exécution, et ces sol­dats, au nombre de trente-neuf, après un voyage triomphal arrivèrent à Paris, où l'engouement pour eux fut
 


Jean-Henri Merian, de Bâle 81731-1796)
Lieutenant-colonel du régiment suisse de
Châteauvieux. Chevalier du Mérite militaire.
Portrait à M. W.-S. Merian, Zurich

porté jusqu'à la folie. Un comité se forma, sous la présidence de Tallien, pour leur faire une réception solennelle. Collot d'Herbois fut l'organisateur de cette manifestation à laquelle participa le «Club helvétique». Après une discussion orageuse, l’Assemblée décida par 288 voix contre 265, de les admettre aux honneurs de la séance. Collot d'Herbois fit leur panégyrique, et ils défilèrent dans la salle au bruit des tambours et aux cris de «Vive la Nation»! avec un cortège nombreux de citoyens et de citoyennes. Les Suisses portaient le bonnet rouge du bagne de Brest, et, à l'instant les Jacobins, se souvenant que le bonnet phrygien était en Grèce et à Rome, une des marques de l'affranchissement, adoptèrent cette coiffure comme l’emblème de la Révolution. Elle fut depuis le signe de ralliement des massacreurs qui déshonorèrent la liberté.


      La conduite des malheureux égarés de Château­vieux souleva une indignation générale en Suisse, En réponse à l'Assemblée nationale, les gouvernements helvétiques déclarèrent ces soldats «traîtres à la patrie, infâmes et bannis à perpétuité des Cantons», M. de Châteauvieux se trouvait en congé, dans sa terre de Chouilly près de Genève, quand une lettre du général d'Affry lui apprit l'insurrection de son régiment. Il partit aussitôt pour Nancy. Tout rentra bientôt dans l'ordre. Les soldats de Châteauvieux ne donnèrent lieu à aucune plainte dans leur nouvelle garnison de Bitche. Leur colonel avait été douloureusement affecté par ces événements qui ternissaient la gloire d'un corps dont la réputation était sans tâche. En effet, Châteauvieux, autrefois Planta, avait fait ses preuves à la guerre de Sept ans, à Rossbach, à Crefeld, à Bergen.
 

Le marquis Jacques-Andre Lullin-de Châ­teauvieux, maréchal de camp, commandeur de l'ordre du Mérite militaire, servait depuis quarante-cinq ans avec une belle vaillance. En son absence le régiment était com­mandé par le lieutenant-colonel Merian. A l'âge de quinze ans, il défendit une des redoutes de Fontenoy, comme enseigne dans Diesbach. A vingt-quatre ans, il était major, à trente-six ans, brigadier-général. Depuis 1783, le régiment d'Aubonne portait son nom et les drapeaux avaient pris ses cou­leurs: jaune, rouge, noir. Un de ses frères, Antoine, capitaine au régiment d'Aubonne: avait été tué en 1758, au combat de Son­dershausen.


Le régiment bernois d'Ernst, commandé par le
major Louis de Watteville, menacé par les
révolutionnaires à Aix-en-Provence, 26-et 27 février 1792
Aquarelle originale de la collection Ch.-Félix Keller, Paris

         

La triste impression produite par la révolte de Nancy s'effaçait peu à peu, lorsque arriva à Berne la nouvelle d'un péni­ble incident: le régiment d'Ernst venait d'être désarmé à Aix-en-Provence. Le dimanche 26 février 1792, 10’000 fédérés de Marseille et gardes nationaux. entou­rèrent la caserne d'Aix. Le major Louis de Watteville, de Berne, qui commandait le régiment en l'absence du colonel d'Ernst, en congé en Suisse, malade des fièvres prises en Corse, fit preuve d'un grand sang-froid et sut empêcher qu'on en vint a se battre; il donna l'ordre à ses hommes de ne faire aucune résistance, de livrer leurs armes et de supporter en silence cet affront. Il aurait désiré périr à la tête de ses soldats, mais se sentant responsable de leur sort envers le canton de Berne, il ne voulait pas les exposer sans utilité. Les hommes obéirent, le coeur serré. Les armes furent remises au général-commandant du département des Bouches-du-Rhône, avec sa promesse écrite et sur sa parole qu'on les rendrait et qu'ensuite le régiment partirait pour Toulon. Ainsi fut évite un massacre général et le pillage de la ville d'Aix, attendu avec impatience par tous les amateurs de désordres. «Le régiment est en France pour défendre le royaume, expliqua le major de Watteville à ses braves, et non pas pour détruire des citoyens,français. »

L'attitude des Suisses frappa le maréchal de camp français Barbantane: « Je ne connais, dit-il, rien de plus touchant que la résignation douloureuse avec laquelle cet ordre (de déposer les armes) fut exécuté par ces mêmes soldats qui auraient voulu décider la question sur le champ de bataille. Jamais on ne vit un tel exemple de discipline militaire, de soumission et de confiance dans un chef digne de l'obtenir. » Vers le soir de ce triste jour, le régiment put enfin sortir du piège odieux dans lequel on
 

l'avait fait tomber. II partit d'Aix sans armes, mais avec ses tambours et ses drapeaux. Le gouvernement bernois prit alors le parti le plus sage; il rappela ses soldats en protes­tant contre « Le sort mortifiant et le moins mérite» dont était victime «Le plus ancien régiment suisse au service de la couronne de France, qu'il a servie depuis plus d'un siècle avec fidélité». Watteville fut nomme colonel, on restitua les armes enlevées à Aix et le régiment prit le chemin de la Suisse, le 26 mai 1792. A la frontière, près du village de Crassier, le sénateur de Gingins vint à la rencontre des arrivants. Le régiment d'Ernst entra à Nyon au bruit de l'artillerie; un bataillon d'élite rendait les hon­neurs. Les habitants de la petite ville virent défiler les Bernois « remarquables par leur belle tenue malgré leurs longues tribulations» (Mémoi­res de Roverea). Partout, des rives du Léman au bord de l'Aar, les populations se pressèrent sur son passage, les autorités le félicitèrent d'être rentre sans tâche à son drapeau.
 


Beat-Rodolphe d'Ernst, de Berne (1722-1818)
Colonel propriétaire du régiment bernois
au service de France, Maréchal de camp
Portrait à M. Franz d'Ernst, Berne

Berne le prit à sa solde et l'employa à la garde des frontières du Jura, jusqu'en 1796, puis il passa au service du roi de Piemont-Sardaigne.

La situation des Suisses en France s'aggravait de jour en jour; les incidents se multipliaient. La prestation du serment constitutionnel fit naître de nouvelles difficultés. Au régiment de Reinach, à Maubeuge, six officiers donnèrent leur démission et se rendirent à l'armée des Princes: les capitaines d'Andlau, de Reinach, de Reichenstein, les aides-majors de Reichenstein et baron de Schoenau, le lieutenant d'Andlau. Maubeuge était un foyer d'insurrec­tion; les agents de propagande, envoyés par les clubs de Paris pour débaucher les soldats et les exciter contre leurs officiers, se heurtaient à l'hostilité des Suisses qui mettaient leur amour­ propre à conserver leur vieille fidélité. Les par­tisans de la Révolution flairaient d'instinct chez les Suisses des ennemis. Lorsque le régiment quitta Maubeuge pour Calais, en 1792, la municipalité qui avait fait des démarches pour les garder, certifia que les Jurassiens emportaient les regrets des habitants et que leur conduite et leur discipline exacte leur valaient l'affection et l'estime générales.
 

A Saarlouis le régiment de Sonnenberg courut de sérieux dangers. Son chef Antoine-Theorin de Son­nenberg, de Lucerne, maréchal de camp, n'était pas homme à se laisser intimider par les menaces des violents. A Grenoble, il y eut de sanglantes bagarres entre le régiment zurichois Steiner (ancien de Muralt) et le Royal-Corse, gagné aux idées nouvelles. A Lille, les offi­ciers de Diesbach, poursuivis par les cris de « à la lanterne les aristocrates »! devaient dégainer à chaque instant. A Valenciennes, le régiment du colonel Jean-Antoine de Courten ne put être entamé. On craignait, du reste, les Valaisans, prompts à la riposte, chatouilleux sur le point d'honneur, fermes à toute influence extérieure. II y avait à ce moment 16 officiers du nom de Courten au régiment. Le parti jacobin travaillait à se débarrasser de ces troupes dont la fidélité constante entravait ses projets. II fallait en finir avec ces «mercenaires étrangers à la solde du tyran ».

 


Georges Landwing, de Zoug
Capitaine au régiment
de Sonnenberg
Dessin au crayon
Collection Jenny-Squeder. Ennenda.

Pages 600-601-602-603-604   du livre "Honneur et fidélité"

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Cette page a été mis à jour le 29-oct.-2005